Chefferie traditionnelle et pouvoir politique : une histoire d’alliance avec Paul Biya
Depuis son accession au pouvoir le 6 novembre 1982, il existe comme une histoire d’amour – certains le disent même fusionnel – entre Paul Biya et les chefs traditionnels du Cameroun. C’est généralement à la veille de l’élection présidentielle que les têtes couronnées du Cameroun renouvellent leurs déclarations d’amour au candidat sortant, Paul Biya.
2025 n’a pas dérogé à la règle. Cette fois, près d’un millier de chefs traditionnels, venus des quatre coins du pays, se sont réunis à Yaoundé pour renouveler leur fidélité à Paul Biya, qui a déclaré, au cours de son discours à la nation le 31 décembre 2024, que sa «détermination à [les] servir demeure intacte et se renforce au quotidien». Dans un contexte de compétition politique, on se doute bien que cette posture des chefs traditionnels ne plaît à tout le monde, surtout pas à l’opposition qui accuse le régime d’utiliser les moyens, financiers en l’occurrence, de l’Etat pour s’aliéner leur soutien. La manœuvre passe même mal pour certains qui n’hésitent pas à traiter les gardiens de la tradition de traitres, estimant qu’ils devraient se tenir loin de l’engagement politique. Ils ont ainsi fait l’objet d’un lynchage en règle dans les réseaux sociaux et dans certains titres de la presse nationale. Et pourtant, en tant que citoyen camerounais, aucune disposition légale n’interdit les chefs traditionnels à porter leur choix sur un candidat dans une compétition électorale.
De même, les critiques de juge et partie, portées à l’endroit du ministre de l’Administration territoriale qui a pris part à ces assises en tant que patron de ces auxiliaires de l’administration que sont les chefs traditionnels, à la veille de l’élection présidentielle, sont discutables. Ce d’autant plus que sa présence à la rencontre des chefs traditionnels au palais des congrès de Yaoundé était purement protocolaire, ne faisant pas partie de cette organisation, encore moins n’étant pas son instigateur. L’ordre du jour des assises portait sur la désignation du nouveau président du bureau exécutif après le décès de l’ancien président. La tournure politique des assises tenait compte de l’actualité politique brulante qui appelait à prendre position après le discours à la nation du Chef de l’Etat du 31 décembre 2024.
Parlant justement du soutien projeté des chefs traditionnels à la candidature du Chef de l’Etat à l’élection présidentielle à venir, il est indéniable que dès son accession à la magistrature suprême, Paul Biya avait eu le nez particulièrement creux en se tournant vers les gardiens de nos traditions. Depuis 1982, il a toujours prêté une oreille attentive à leurs sollicitations. D’ailleurs, il avait commencé son magistère par une tournée nationale des chefferies, tournées qui s’étaient soldées par son élévation au titre de Nom Guii, le roi des rois. Et tout au long des 42 dernières années, il n’a eu de cesse de les valoriser. Il a rarement raté l’occasion de leur faire une fleur en guise de reconnaissance à leur allégeance. Ainsi en 1992, à l’occasion de la fête nationale du 20 mai et au lendemain d’un scrutin présidentiel où il a été à deux doigts d’être éjecté par Ni John Fru Ndi, le candidat de l’opposition, il déclarait : «Les chefs traditionnels sont les garants de nos valeurs culturelles et de notre patrimoine. Ils incarnent l’unité du peuple camerounais et jouent un rôle clé dans la consolidation de la paix et de la stabilité. Sans eux, notre société serait fragilisée, car ils assurent la médiation et la préservation de l’ordre social dans les communautés locales.»
Parmi ses déclarations les plus fortes en direction des chefs traditionnels, on peut également mentionner celle-ci, qui date de 2004, à l’occasion de sa rencontre avec ceux-ci à Yaoundé : «Je voudrais une nouvelle fois rendre hommage à nos chefs traditionnels pour le rôle qu’ils jouent dans la préservation de la paix et de l’unité nationale. Vous êtes des acteurs incontournables dans l’édification de notre pays, et c’est avec votre concours que nous avons pu surmonter de nombreux défis. Vous êtes les relais de notre politique de développement dans vos communautés et vos conseils sont toujours précieux.» Il met en avant leur rôle dans le développement des communautés nationales en tant que des relais de sa politique. Et lors de son discours d’investiture de 2011, il est monté d’un cran dans la sublimation de ce couple qu’il forme avec les chefs. «Je n’oublie pas le rôle des autorités traditionnelles, dit-il, qui sont les piliers de nos communautés. Elles préservent nos traditions et nos coutumes, et assurent l’ordre et la stabilité dans leurs localités. Le Cameroun doit beaucoup à ses chefs traditionnels, et c’est en leur accordant toute l’attention qu’ils méritent que nous réussirons à construire un avenir prospère.»
Comme on le voit, le Chef de l’Etat n’a jamais fait mystère de son soutien aux chefs traditionnels qui sont à la tête des communautés d’hommes et de femmes qui sont autant d’électeurs et électrices. Certes, Paul Biya n’a jamais montré un intérêt électoraliste, mais en avait-il besoin ? On peut multiplier à volonté ses appels de pied aux têtes couronnées. C’est à se demander si cette valorisation de l’autorité traditionnelle n’a pas créé des convoitises au sein des populations. Ce n’est pas rare de rencontrer des fonctionnaires et hauts commis de l’Etat retourner dans leurs villages disputer le trône du chef, certains usant de leurs privilèges et de leurs positions de pouvoir pour opérer un passage en force et susciter des contestations. Il existe de plus en plus de conflits dans les villages, dus à la création, de toutes pièces, d’une chefferie traditionnelle. Ce sont quelques travers de la mise en valeur des chefs traditionnels par Paul Biya, qui reste imperturbable quant au rôle qu’ils jouent dans la stabilité du pays et surtout à la confiance qu’ils lui accordent. Nous sommes en 2018, au lendemain d’une énième motion de ses partenaires couronnés : «Je suis profondément honoré par la confiance que vous, chefs traditionnels, m’accordez. Vous avez toujours été des partenaires précieux dans la gestion de notre pays. Votre soutien en cette période électorale est le reflet de votre engagement pour la paix, la cohésion et le progrès du Cameroun.»
Paul Biya ne se contente pas de complimenter ses précieux soutiens. Il veille à ce qu’ils soient bien traités. Ils bénéficient de temps en temps de « petites » récompenses en nature ou en espèces. Mais surtout, le 13 septembre 2013, le Chef de l’Etat a signé un décret leur accordant des allocations mensuelles, non imposables, allant de 50.000 à 200.000 francs suivant la place qu’ils occupent dans la classification des chefferies traditionnelles au Cameroun. Il est clair que tant que Paul Biya sera au pouvoir ou sollicitera le suffrage de ses compatriotes, il aura toujours le soutien des chefs traditionnels.


