Présidentielle 2025 : le nouveau bluff de Tchiroma
Devant un maigre auditoire, Issa Tchiroma Bakary (76 ans), ci-devant président du Fsnc (Front pour le Salut National du Cameroun) et non moins ministre de l’Emploi et de la Formation professionnelle depuis 6 ans (2019), a récemment laissé entendre qu’il sera candidat à l’élection présidentielle d’octobre prochain. L’heure des petites manœuvres ?
Depuis son Garoua natal où il peut compter quelques militants, en fulfuldé sa langue maternelle, il a fustigé sans concession le bilan des 43 ans de Paul Biya, sans cependant le nommer : «Toute personne qui vous invite à voter pour une chose déjà reconnue comme étant la cause de votre mal-être, c’est lui votre ennemi… Seule votre prise de conscience peut vous protéger de cette calamité. Même si c’est moi Tchiroma qui vous dis demain de voter pour les responsables de vos malheurs, considérez-moi comme votre ennemi.»
Pour rappel, l’homme qui parle ainsi a cumulé, depuis 1992, 20 ans dans les gouvernements respectifs du régime Biya, 20 ans sur 43, presque la moitié. Peu de personnes dans la faune politique nationale peuvent revendiquer une telle présence dans les hautes sphères de l’Etat, y compris dans les rangs des affidés du président de la République. C’est en récompense à son rôle de fragilisation de Bello Bouba Maïgari, président de l’Undp (Union nationale pour la démocratie et le progrès) que Tchiroma intègre le gouvernement pour la première fois, un an après sa sortie de prison (prison centrale de New-Bell) où il avait passé environ 6 ans, victime comme il disait alors d’un délit de faciès. L’ancien chargé de la Recherche de la défunte Regifercam (Camrail aujourd’hui) soutient qu’il avait été emprisonné du seul fait de son appartenance à la même tribu que le premier président du Cameroun, Ahmadou Ahidjo, accusé alors et condamné par contumace à la peine capitale pour la tentative de putsch de 1986. La victime de la «chasse aux sorcières» avait trouvé la faille pour que son sort ne soit plus associé à celui d’Ahidjo en s’éloignant de Bello l’autre fidèle du grand camarade, fraîchement rentré d’exil et devenu le patron de l’Undp dans la foulée, puis de Hamadou Moustapha l’autre pilier de l’Undp saucissonnée, et parti avec sa portion l’Andp (Alliance nationale pour la démocratie et le progrès).
Pour services rendus, Issa Tchiroma entre dans le gouvernent de 1992, et ce pour 4 ans, comme ministre des Transports. Chacun avait pu se faire une idée de son passage à la tête de ce département ministériel phare. Pendant ces 4 ans, l’ancien prisonnier parade, roule des mécaniques et profite des ors de la République. Il est loin le temps où il se battait contre l’insalubrité au fond de la prison infecte de New-bell, trompant le temps en apprenant le pidgin English auprès des criminels et bandits des grands chemins.
Une vie de clientélisme
Mais comme il faut toujours s’attendre quand on vit de clientélisme, le voilà éjecté du gouvernement. C’est que, entretemps, Bello Bouba et Hamadou Moustapha ont trouvé la parade pour se mettre en selle. L’ingénieur de Garoua s’en trouve ainsi à son tour fragilisé. Il tombe en disgrâce et connaît une rude disette de… 13 ans ! Treize ans pendant lesquels il bat proprement le pavé à Yaoundé, erre les rues de Yaoundé comme une âme en peine. Même au fifty-fifty à la Briqueterie, le vide se fait autour de lui. Comme pendant les années de braise, il retrouve sa langue et tire à boulets rouges sur le régime qui l’a engraissé pendant 4 ans. Il attribue la montée de Boko Haram dans les régions septentrionales à Paul Biya qui, selon lui, a plongé les jeunes dans la misère. «Avec un million de francs, soutient-il, Boko Haram peut recruter 1.000 jeunes». Il se radicalise et, à force de manœuvres, il est rappelé au gouvernement en 2009, comme ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement. C’est une promotion de tous points de vue. De nouveau, l’ancien prisonnier roule des mécaniques, soutient Paul Biya avec le plus grand zèle. Quand les compatriotes du président se plaignent de ses séjours prolongés à l’Intercontinental de Genève, il monte au créneau et soutient que le président travaille même mieux en étant à l’extérieur : «Il suit de très près tous ses dossiers». Pas moins. Quand le président décide de raccourcir ses séjours à l’étranger et d’être plus présent au pays, le bavard impénitent se tait… comme une pile morte.
Le manège dure 10 ans cette fois. Puis, au lendemain de l’élection présidentielle de 2018, Tchiroma hérite du portefeuille de l’Emploi et de la Formation professionnelle qu’il occupe jusqu’aujourd’hui. Subitement, il découvre que le pouvoir Biya n’a pas donné du travail aux jeunes du Nord, lui le ministre en charge de l’Emploi. Y a-t-il meilleure façon de se tirer une balle dans le pied ?
«Or comme vous savez, dans notre contexte, un homme ne devient valable que quand il a une activité génératrice de revenus. Comment vont-ils l’avoir si dans tous les concours qu’ils font, on les recale ? En plus, il n’y a aucun investissement digne de ce nom qui est fait pour les aider, ils errent dans une misère indescriptible. Et c’est dans ces conditions que quelqu’un se lève et veut vous forcer à voter pour une personne ou pour un parti qui n’a pour seul projet que de vous apporter davantage de misère. N’est-ce pas là une véritable calamité ?» On dirait une véritable auto-flagellation ! En tout cas, ça y ressemble. Son auditoire l’a-t-il compris ainsi ? Il faut en douter. Mais comment cette sortie peut-elle être perçue de Yaoundé ?
Il faut observer que Tchiroma retrouve la parole en même temps que Bello Bouba qui, lui aussi laisse entendre qu’il sera candidat contre Paul Biya dans quelques mois. Les duettistes sont-ils en train de rejouer la partition de 92 – 97 ? Fort des 68 sièges de son parti à l’Assemblée nationale, le prince de Garoua avait fait tirer les négociations avec le pouvoir Rdpc pendant 5 ans, ne cédant qu’après avoir été lâché par ses deux compères du Nord. Tchiroma a-t-il senti le vent tourner et veut prendre les devants pour ne pas se faire distancer par Bello Bouba ou fait-il de la surenchère afin d’assurer ses arrières après la présidentielle ?
Dans un cas comme dans l’autre, il y a comme un sérieux embarras, pour dire le moins, dans son propos : «Ce que vous me voyez faire, c’est parce que je serai devant vous. Demain ou après-demain, je serai de retour ici parmi vous. Je n’ai rien d’autres qui m’est plus chers que vous. Certes on n’a pas pu vous sortir de la misère hier, mais aujourd’hui si on s’unit, si nous nous mettons ensemble on peut le faire. Vous sortirez de vos souffrances. Comme je vous l’ai dit, il a plu par la volonté de Dieu, mais Dieu ne viendra pas semer à notre place. Il est temps que chacun fasse son travail, s’inscrire sur la liste électorale et obtenir sa carte pour faire un choix audacieux qui nous sortira de la misère de ces 42 ans.»
A l’entame de son propos, il tente de se désolidariser du pouvoir, mais à la fin, il semble en partager le bilan. Il y a comme un grain de sable dans l’engrenage de la machine acrobatique du ministre de l’Emploi et de la Formation professionnelle.

